C'est quoi ce bruit ? C'est désagréable...Mmmmh...Ah oui... Faut que je me lève... se lever...
Emmett entrouvrit les yeux qu'il avait bouffis et collés de sommeil. Dernière frontière entre le pays des songes et la froide réalité... Il était à la fois très irrité par cette satanée sonnerie de téléphone et déçu de ne pouvoir poursuivre ce rêve enchanteur. Il ne se souvenait jamais de ses rêves, ou alors ils restaient vagues et confus, mais il se sentait bien et son corps baignait dans la douce tiédeur de ses draps froissés. Il entreprit de s'asseoir avec une lenteur exagérée, avec déjà une bordée de jurons aux lèvres.
En caleçon et tee-shirt, Emmett se dirigea vers l'objet de son agacement, cause de son réveil brutal. La sonnerie aiguë martelait ses tympans à intervalles réguliers depuis une bonne trentaine de secondes, peut être plus - sa notion du temps restait aléatoire-. Le jeune homme se pencha au dessus du clavier électronique, lequel comportait quatre touches et autant de voyants lumineux. Ses yeux passèrent en revue l’intégralité des touches : urgence (ce dernier n’était usité qu’en cas d’extrême nécessité, accident ou décès), travail, famille, publicité. Au dessous du troisième bouton, la petite lumière verte clignotait, signalant sans nul doute un appel de sa sœur. Qui d’autre après tout ? Il n’y avait qu’elle pour appeler à une telle heure –quelle heure était-il, au juste ?-, instant crucial où le lit se fait cocon douillet, où l’on somnole entre deux eaux, où les rêves deviennent palpables. Emmett enclencha la communication, non sans pousser un soupir exaspéré, puis se pencha vers le micro.
- Oui ?
- Emmett ! C’est ce qu’il me semblait, tu es toujours là…. Qu’est-ce que tu fous, bon sang ?
- Dans le mile.
- Hein ?
- Non, rien. Bonjour chère soeurette, c’est un plaisir d’entendre ta douce voix de si bon matin.
- Je ne te réveilles pas j’espère… ?
- Tu veux que je sois franc ?... Alors oui, tu me réveilles, et en beauté même ! Je me demande quelle prétexte bidon tu me sortiras, mais à mon avis c’est dur pur sadisme de réveiller un honnête citoyen plongé dans son auguste sommeil à cette heure ci !
Petit rire nerveux au bout du fil. L’interessé mit ce laps de temps à profit pour respirer à fond, évacuer ses tensions meurtrières et s’ébouriffer les cheveux. Mais Nelly ne pipait toujours pas mot. Et il commençait à perdre patience.
- Alors ? T’as un motif valable ?
- Emmett.
La voix familière et avenante de sa sœur avait désormais des accents doucereux et vaguement exaspérés. Le jeune homme imagina sa sœur écarlate, ses mèches cuivrées en désordre, les doigts crispés sur le tableau de contrôle.
- Quoi, bon dieu !
- J’attendais que tu captes, mais j'ai bien peur de devoir attendre le Jugement Dernier.
- Punaise de punaise. Crache le morceau, mon neurone s’est fait la malle ce matin.
- Si j’espérais ne pas t’avoir réveillé, c’était non pas pour préserver ton capital bien être, mais parce qu’il me semble que tu as oublié quelque chose d’assez important.
- ?!
- T’as vu l’heure ?
Le jeune homme sentit ses genoux flageoler tandis que les brumes de son cerveau se dissipaient, et il fut saisit d’un affreux doute. Abasourdi, il consulta respectivement son réveil digital, puis son calendrier mural, et réalisa enfin l’étendue de son étourderie.
- Bon dieu ! S’exclama-t-il en appuyant du poing sur le bouton qui avait pour rôle d’interrompre la communication.
Sans en être certain, il lui sembla percevoir pour la seconde fois un ricanement nerveux filtrer des enceintes. Il ne s’y attarda pas et fonça tête baissée dans l’espace cuisine de son appartement. Il enfourna deux barres de céréales en deux bouchées, puis manqua de s’étaler sur le parquet qu’il avait lustré la veille en prévision d’un rancart… Complètement raté, comme tous les autres. Arrivé à la salle de bain, il se brossa furieusement les dents, et n’essaya même pas de discipliner la tignasse rebelle qui lui servait de cheveux. Il enfila le premier jean qui lui tomba sous la main, et le pull jaune moutarde par-dessus ses sous vêtements de la veille.
Il se rua dehors et se débattit avec la serrure avant de dévaler les escaliers de son appartement quatre à quatre. Sa vielle bécane des années 2020 l’attendait sous le porche. Cela faisait longtemps qu’il n’utilisait plus d’antivol. De tout façon, qui aurait voulu d’une antiquité pareille ?
Il fonça à travers le dédale des rues, grilla deux feu rouges et récolta une bonne dizaine de coups de klaxon, les attaches de son casque flottant inutilement au vent. Malgré les pétarades assourdissantes du moteur, il entendit le clocher sonner sept heures et demi. Il ne serait pas arrivé avant un bon quart d'heure, avec la circulation qu'il y avait... Et il était était déjà tellement en retard qu'il n'osa pas réaliser depuis combien de temps il aurait dû être au boulot. Il répima un hoquet d'angoisse en imaginant la réaction de son patron, qui devait fulminer, comme d'habitude. Sauf qu'aujourd'hui, se serait pire.
Ce ne fut qu'arrivé devant les portes vitrées de son établissement de travail qu'il se rendit compte que sa tenue était parfaitement ridicule. Quel bordel, songea-t-il. Quel bordel...